Le chemin de l’aigrette — un horizon géopoétique

par Régis Poulet

Texte de la conférence donnée à Crest le 13 juin 2015

dans le cadre de l'exposition Alba Delta de Yannick Barazer

 

Aujourd’hui, l’attention à ce qui est local augmente. Les raisons en sont diverses : sociologiques, économiques, écologiques. Souvent née en réaction à un certain vertige face au ‘global’, au ‘mondial’, cette attention n’évite pas toujours, loin de là, une opposition factice entre ici et ailleurs.

Non pas que la question soit simple, puisque ce qu’on appelle mondialisation a débuté à la fin du XVIe siècle (voir Les quatre parties du monde de Serge Gruzinski, 2004) et puisque la définition du lieu posait déjà question — pour ne pas dire problème — à Aristote.

L’intérêt de la géopoétique développée par Kenneth White et qui nous réunit aujourd’hui autour de l’exposition de Yannick Barazer est de proposer de retrouver un contact sensible et intelligent avec la Terre en questionnant notre rapport au lieu (c’est le géo-) et en trouvant une façon nouvelle de l’exprimer (c’est le -poétique).

Où que nous marchions, un sol nous soutient. Mais nous foulons chaque jour un sol de plus en plus artificialisé quand il n’est pas tout bonnement synthétique. Il est certes possible de savoir la provenance de tel granite équarri pour tels pavés, de tel calcaire pour quelques dalles ; les bâtiments, les ponts anciens sont faits de pierres souvent prises dans la région. Mais le béton, matériau de la modernité, est muet. Tout comme l’asphalte ou le verre.

Un texte indien, le Kularnava Tantra, dit : « quand vous tombez, vous tombez sur le sol ; c’est en utilisant le sol que vous vous élevez de nouveau »[1]. A l’horizon se dressent collines et montagnes. Qu’est-ce que cet étrange familier ? Cela a une nature, une histoire. Le lieu est d’une nature composite, il est d’ici et d’ailleurs, de maintenant et d’autrefois.

Aujourd’hui, nous sommes à Crest. Une carte géologique au 1/50 000e (cliquer sur l'image ci-dessus) nous fait voir que ce lieu est au contact entre des roches du Crétacé inférieur, des dépôts de l’Oligocène et des alluvions de la Drôme. Autrement dit (je simplifie terriblement), en ce lieu affleurent des roches d’origine marine (celles du Crétacé), lorsque la mer, il y a 100 millions d’années, étant à son plus haut niveau depuis 600 millions d’années, faisait des incursions très au nord de ce que nous appelons la vallée du Rhône. Puis, au fur et à mesure que l’Afrique remontait vers le nord et refermait petit à petit l’ancien océan Téthys (dont la Méditerranée est un vestige) pour donner naissance aux Alpes, les conditions étaient plutôt celles d’une bordure continentale, avec une sédimentation parfois marine, parfois lacustre et très souvent détritique en raison du charriage de matériaux dû aux plissements alpins. Quant aux alluvions de la Drôme, une partie est constituée de galets apportés des terrasses jurassiques et crétacées plus à l’est, et l’autre est faite d’alluvions fluviatiles et torrentielles récentes (datant de la dernière glaciation tout de même).

 

Ce qu’il reste de ces allées et venues marines, de ces dépôts d’origine organique ou chimique, dépôts eux-mêmes soumis à l’action des eaux et du vent comme à celle de la terre — la tectonique qui est venue plisser, charrier et briser ces dépôts énormes ; ce qu’il reste, ici, la langue nous le dit : « Crest » vient du latin crista, qui a d’abord désigné « la crête d’un oiseau, une aigrette, un panache », puis, en bas-latin (celui des Gaules romanisées) « un sommet, la cîme d’une montagne ». Avant la plaine que constitue la vallée du Rhône à l’ouest, Crest est une vague (de dépôts oligocènes et miocènes au contact) adossée à la mer jurassique et crétacée et devant laquelle s’étale un ancien golfe pliocène. A cet égard, que la ville tienne son nom d’une aigrette n’a rien d’incongru, étant donné la nature marine/lacustre du lieu autrefois. On peut s’en rendre compte en déambulant d’Ouest en Est au niveau de la Tour-Donjon de Crest. Les aigrettes (grandes ou garzettes) qui ont, comme la plupart des oiseaux modernes leur origine au miocène et au pliocène (c’est-à-dire il y a de 23 MA à 2.5 MA) avaient certainement de quoi se rassasier tranquillement. Qu’on en juge : en direction du donjon, par les petites rues, on aperçoit entre les maisons un enrochement de molasse compacte pétri de coquilles de Pectinidés (des Pecten = St-Jacques, des Chlamys). En contrebas vers l’Est, entre les arbres, on observe une molasse tendre, sablo-marneuse, grisâtre, à bancs fossilifères (20 à 25 m), puis, en descendant encore, des calcaires lacustres blanchâtres et compacts plus anciens (Oligocène). Si l’on part vers l’Ouest depuis la Tour de Crest, on se rapproche des temps présents mais les grès molassiques jaunâtres à débris de fossiles indiquent encore un milieu de bordure marine. Pas besoin d’aller alors très loin pour trouver des restes du Pliocène : vers Eurre et le Mont Lagat, l’ancien golfe de Crest fournit une faune de mollusques littoraux comme les Turitelles, les Cardiums, les Chlamys.

 

Bref, qu’il s’agisse de la craie du crétacé, de la crête d’une aigrette ou de la crête due au plissement des couches, le nom du lieu est dans une correspondance multiple avec sa réalité physique et historique.

 

Ce dont il faut prendre conscience avec la géopoétique, ce n’est pas l’enracinement dans un lieu, un terroir, mais l’ouverture par le lieu à d’autres dimensions du lieu : des dimensions physiques et temporelles notamment. Kenneth White dit cela dans un poème qui entre en résonnance avec ce que nous venons de dire :

 

« Ici

plus d’Occident ni d’Orient

le héron blanc

s’est fondu dans la brume »[2]

 

Lorsqu’on envisage la vie des éléments, on n’a guère de difficulté à se représenter la mobilité, le nomadisme de l’eau et du vent. C’est souvent plus difficile pour la terre. Certes, la terre tourne, la terre tremble, la terre peut être meuble, mais elle fait bien plus que cela : elle est plastique et se plisse à toutes les échelles, du simple feuillet d’argile à la chaîne de montagnes.

 

Au milieu de Crest la Drôme coule pour rappeler que tout est mobile et que depuis sa source jusqu’à la mer le torrent trace son chemin — c’est d’ailleurs ce que les noms gaulois et grec de la Drôme nous indiquent : le gaulois Drauma ou Druna, vient de dora (torrent) et onna (source), et le grec dromos signifie « le chemin ».

 

Nous pourrions ainsi pousser un peu plus loin la réflexion et l’analogie entre le vaste monde naturel et notre petit moi, lesquels font deux quand ils pourraient ne faire qu’un (ou un peu plus), ne serait-ce qu’en ayant à l’esprit le « Tu es cela » des Upanisads. Non pas qu’il s’agisse, avec la géopoétique, de chercher une fusion d’ordre mystique avec la nature. Ce type de vocabulaire appartient au passé et véhicule avec lui des idées qui nous empêchent de sortir de l’ère de la séparation d’avec le monde. Ce que propose la géopoétique inventée par Kenneth White, conceptualisée dans ses essais, illustrée dans ses récits nomades et exprimée dans sa poésie du dehors, c’est de nous remettre en contact avec le cosmos de façon à ce que nous en comprenions la complexité, à ce que nous en percevions la beauté chaotique et à ce que nous parvenions à l’exprimer. Trois mots grecs expriment cela : le cosmos, l’eros et le logos. Dans un récent ouvrage d’entretiens intitulé Panorama géopoétique, Kenneth White a forgé l’expression de « textonique de la Terre » et, plus récemment encore, dans son dernier essai, Au-delà de l’Histoire, voici ce qu’il écrit :

 

« [...] l’écriture géopoétique est d’abord la tentative de se situer dans le plus large espace possible. C’est le moyen d’ouvrir un monde, en suivant les lignes de la Terre.

Les lignes de la Terre ?

Par exemple, les systèmes fluviaux qui constituent des réseaux de lignes parmi les plus marquants de la planète, et qui non seulement ouvrent des territoires, mais ouvrent aussi l’espace d’une lecture sensible du monde, d’une intelligence de l’univers. Même chose pour les chaînes de montagnes, les filons géologiques, sans oublier la distribution des plantes, les migrations d’animaux.

Et puis il y a toutes ces lignes qui parcourent le globe : lignes isobathes, isobares, isothermes, isoclines, isodynames, isochimènes [même température moyenne en hiver], isonéphèles [même ensoleillement], tout en échos et en résonances, reliant à travers la planète des lieux semblables par la température, la pression atmosphérique, la force magnétique, etc. »[3]

 

Aussi, pour ce qui concerne le rapport entre l’eau (dont tout le monde a le cycle en tête) et l’être humain — c’est-à-dire entre le tout et le pas-grand-chose — penchons-nous quelques instants sur une théorie qui, contestée sur certains points, n’en reste pas moins productive sur le plan intellectuel. Il s’agit de l’idée selon laquelle, bien avant que Hubert Reeves n’essaie de nous faire sentir que nous sommes des « poussières d’étoiles » — ce qui reste somme toute très abstrait et ne nous aide pas vraiment à vivre sur Terre — l’espèce humaine est intimement liée à l’espace marin. Dans son essai Thalassa (1924), le disciple de Freud Sàndor Ferenczi tenta d’intégrer la biologie à la psychanalyse en s’appuyant sur la théorie de Ernst Haeckel selon qui l’ontogenèse récapitulerait la phylogenèse. Autrement dit, le développement d’un individu résumerait toutes les étapes de l’évolution de ses ancêtres. Il a été démontré (par Stephen Jay Gould) que cette théorie n’avait pas valeur de loi mais qu’elle était vraie dans certains cas. Pour autant, ce qui nous intéresse ici, c’est l’affirmation du lien profond entre l’homme et la mer, aussi bien biologiquement que psychologiquement.

Pour Ferenczi :

 

« qu’en serait-il [...] si toute l’existence intra-utérine des mammifères supérieurs n’était qu’une répétition de la forme d’existence aquatique d’autrefois et si la naissance elle-même représentait simplement la récapitulation individuelle de la grande catastrophe qui, lors de l’assèchement des océans, a contraint tant d’espèces animales et certainement nos propres ancêtres animaux à s’adapter à la vie terrestre et, tout d’abord, à renoncer à la respiration branchiale pour développer des organes propres à respirer de l’air? »[4]

 

D’où son idée d’une tendance à la régression thalassique dans l’espèce humaine, qui se manifesterait par le désir de retrouver la quiétude d’un milieu aquatique où la relation ne faisait pas problème. A peu près à la même époque, en 1927, l’écrivain français Romain Rolland suggérait à Sigmund Freud la notion de « sentiment océanique » sous l’influence des mystiques asiatiques — à savoir le désir d’une fusion avec le tout cosmique.

 

D’un côté, donc, des faits biologiques et paléontologiques qui attestent de l’origine marine des vertébrés que nous sommes ; de l’autre, des faits anthropologiques et culturels (mais la culture n’est-elle pas un prolongement de la biologie ?) valorisant la relation avec l’élément marin.

 

La géopoétique est née de l’expérience première — et toujours renouvelée — du rapport entre la terre et la mer que Kenneth White a eue sur la côte ouest d’Écosse, à Fairlie, non loin de Glasgow. De nombreux poèmes et recueils marquent l’importance primordiale du rivage dans la dynamique géopoétique : Atlantica, Le Grand Rivage, Les Archives du littoral, Les Rives du silence. Dans ce dernier recueil (qui date de 1997), il évoque la pratique du mandala, qui associe cartographie et un certain yoga, lequel consiste entre autres à désencombrer le Moi :

 

« Quiconque vit et se meut

cosmopoétiquement

finit un jour ou l’autre par se tourner

vers l’Orient

où il trouvera

les yantras

diagrammes prévus

pour l’expansion de la conscience

 

ainsi que ces

cartes du cosmos

les mandalas

[…]

tout en ne

‘courant pas après l’univers’

l’esprit travaille généreusement

à l’unification complexe du monde. »[5]

 

Disons que l’on peut utiliser une carte géologique, comme celle de Crest, à la façon d’un mandala ou d’un psychocosmogramme, comme les appelle l’orientaliste Giuseppe Tucci. La mer y est présente au milieu des terres, que ce soit sous forme de dépôts, d’animaux fossiles ou que ce soit sous la forme de l’eau dessalée de la Drôme. Après tout, Crest est une vague arrêtée de l’océan terrestre. Ce lieu est d’une nature composite, il est d’ici et d’ailleurs, de maintenant et d’autrefois ; c’est un lieu précis, avec des coordonnées définies, mais il est aussi en lien avec d’autres temps et d’autres espaces. Que Yannick Barazer ait choisi d’y installer ses œuvres mandaliques et inspirées de Terre de diamant de Kenneth White met, d’une certaine façon, Crest sur le même plan que La Grande Vague de Kanagawa peinte par Hokusai, ou que cette autre vague enrochée de jurassique et de crétacé qu’est la montagne Sainte-Victoire peinte par Cézanne.

 

« Quel que soit le lieu où l’on parvient à l’Illumination, ce lieu est comme un diamant. » rappelle Kenneth White en citant le texte indien Çurangama Sutra dans Terre de diamant.A la même période, au début des années 1980, son œuvre s’ouvre tout particulièrement à l’Asie. Nous pouvons citer le livre de pérégrination Le visage du vent d’est [6] — expression qui, je le rappelle, désigne le Tao — ou encore le recueil Mahamudra (1980), sans compter l’essai La Figure du dehors (1982) où l’Asie est en bonne place.

 

Il serait un peu long d’exposer son parcours intellectuel dans le champ asiatique. Tout ce qui nous intéresse ce soir est de savoir que ce parcours est l’illustration d’une méthode de travail et de pensée nommée « nomadisme intellectuel ». Cela consiste à identifier, dans quelque culture que ce soit, les moyens pour reprendre pleinement contact avec la Terre et pour ouvrir un monde, c’est-à-dire notamment un espace de pensée et de vie.

 

S’il s’intéresse au bouddhisme, c’est notamment pour son analyse poussée à l’extrême de l’illusion du Moi et, lorsque le bouddhisme commence par trop s’éloigner du monde, White le laisse aller seul et emprunte au taoïsme son ivresse et au shinto japonais son naturalisme chamanique. Mais si la géopoétique est une théorie qui propose de sortir de l’ère de la séparation en empruntant à l’Est et à l’Ouest, au Nord et au Sud de quoi refonder une culture au sens fort du terme, elle est aussi une pratique qui demande un cheminement intérieur jusqu’à trouver une nouvelle façon d’être au monde.

 

A ce titre, le recueil Terre de diamant en offre une illustration magistrale.

 

Tout part du lieu et y revient. Ce livre « suit un itinéraire qui va de l’Écosse en France, de là à d’autres pays européens, ensuite en Afrique du Nord, en Amérique, dans le grand Nord canadien, en Orient, pour terminer dans les Pyrénées » (4e de couverture).

 

Rappelons la citation du Kularnava Tantra : « ‘quand vous tombez, vous tombez sur le sol ; c’est en utilisant le sol que vous vous élevez de nouveau’ »[7]. Dans Terre de diamant, le sol, la terre, le roc, le lieu sont primordiaux. Par rapport aux livres de voyage, les poèmes saisissent des moments plus intenses, propres à permettre par une formulation simple l’expression d’une évidence limpide, lumineuse – condensée et cristallisée. C’est ce que le lecteur constate dès le premier texte, Lettre à Érigène, qui permet de tendre un arc entre Écosse et Asie : la recherche d’une grammaire du monde par le jeu du « travel/travail »[8] a cet objectif : « c’est la terre en travail qui produit le diamant ». Il faut partir d’un lieu, c’est une base, un point de départ :

 

« les anciens signes montent du matin

le crâne s’emplit et se vide avec la marée

énergies ramassées, le premier acte

 

côte rocheuse, rocailleuse, vents rudes

le langage nous dénoue, nous dénude

 

province de roc, racines — et lumières »(p. 11)

 

« côte rocheuse, rocailleuse, vents rudes », « province de roc, racines » : l’Écosse est très présente dans la première partie du recueil, en rocs et en rivages où les « énergies ramassées » ne tarderont pas à se déployer. Comme dans le poème « Nord », où il s’agit de parcourir les espaces en marchant, ce que l’on peut comprendre comme un appel à sortir du pli néolithique, lorsque la terre travaillée (et non « en travail ») induisit la sédentarité, et à retrouver ce nomadisme ouvert sur les possibles.

 

L’évidence ne peut pas se concilier avec l’accumulation, et dans un monde trop plein, il faut évider. Cette problématique du vide se retrouve dans « Avant-monde » qui évoque le « monde du silence » et « peut-être, parfois, une neige / poussée par le vent /contre les vitres / d’une maison vide ». Lumière et souffle (toutes qualités éminentes de l’Écosse) relient les rives de l’Est et de l’Ouest autour du vide et du néant. Notre monde trop plein de tout, il s’agit de le désencombrer, et pour cela White se tourne aussi bien vers l’Asie que vers l’Europe : ainsi trouve-t-on des références appuyées, comme celle à Marpa-le-traducteur (« Lecture de Marpa »), le passeur de textes, maître de Milarepa – poète et yogin tibétain de l’école Mahamudra – ; qui se poursuivent dans la « Lettre écrite de la montagne en hiver » avec référence au Vajrayana, ou encore « Pays de neige et de glace » qui cite Maurice Blanchot à propos d’un néant qui serait aussi un voile de l’être. Mais tout en maniant avec une érudition virtuose les références religieuses et philosophiques, Kenneth White insiste pour que ces notions restent secondes par rapport « à la sensation directe des réalités brutes rencontrées »[9].

 

Prenons dans le recueil le premier exemple qui s’offre :

 

« Exemple

 

Comme un mince filon de quartz dans le grès

Qui a derrière lui toute la géologie

Et dont la pureté est au-delà de la perfection » [10]

 

La pureté d’un « mince filon de quartz dans le grès » qui serait « au-delà de la perfection » permet l’évocation du travail poétique : le quartz se retrouve ici sous deux états, car le filon serait issu de la précipitation de la silice présente dans les eaux intersticielles du grès. Toute la géologie poétique perceptible entre ces vers [11] a consisté en un nomadisme de bon gré, charriant le matériau de l’expérience en une roche dure, agglomérée, pierre à meule pour aiguiser l’outil de pointe du poète, en même temps que le vide intersticiel se chargeait secrètement de cet élément qui précipiterait pour former quelques vers. Il ne s’agit pas de diamant, mais l’idée d’une chimie transmutatrice des états et de l’énergie se fait clairement jour (cf. l’influence du taoïsme sur le bouddhisme lors de leur rencontre en Chine). De la préférence pour la « face du rocher qui demeure obscure » (dans « Obscur ») à la déclaration d’amour pour le « Quartz rose » c’est de la terre que monte l’énergie qui illumine « le ciel glacé ».

 

Tentons une autre lecture, plus audacieuse, du poème intitulé « For MacDiarmid ». Hugh MacDiarmid (1892-1978), poète écossais, était mort depuis peu lorsque Kenneth White lui rendit cet hommage. Les deux poètes ont le souci de réunir poésie et science. Voici le texte :

 

« Pour MacDiarmid

 

L’Écosse en hiver

vent hurlant autour des pics blancs

 

j’ai longé les bords de la rivière Druie

parmi les bouleaux d’argent et les pins dorés

pensant à ta poésie

 

à présent dans le Lairig Ghru [Laarig Groo]

au cœur du paysage ontologique

seul avec le corps de diamant »

 

Le poème est entièrement consacré à l’expérience illuminatrice de la marche dans les Cairngorms — qui se situent dans les Highlands. Il est nécessaire de passer par le texte original en anglais pour percevoir certains échos. Les derniers mots du poème original sont « diamond body » — « corps de diamant ». Ce poème nous montre que le rôle du corps dans la géopoétique est primordial, qu’il est même aux avant-postes : « body », est homophone du terme sanskrit bodhi : bodhi [bodh] f. science, intelligence; connaissance parfaite, révélation | bd. délivrance, illumination, état d'éveil d'un buddha (selon le Sanskrit Heritage Dictionary dirigé par Gérard Huet [12]). Un troisième terme enrichit l’homophonie entre body et bodhi : il s’agit de bothy, qui désigne un refuge de montagne (dont Corror bothy est dans les parages de Lairig Ghru le plus connu). Ce avec quoi nous sommes ainsi mis en présence dans ce poème, c’est le lien entre le corps et la connaissance grâce à la marche, d’une part, qui peut donner l’intelligence du lieu, le révéler en quelque sorte ; d’autre part, la présence discrète du refuge de montagne est là pour convoquer les figures de méditants à la fois reclus et ouverts au vide — comme l’est Milarépa. Qu’on ne s’y trompe pas : il s’agit pour Kenneth White d’associer de façon indissoluble la réflexion méditative à la fréquentation élémentaire du dehors dans le but d’arriver à la « connaissance parfaite », selon la dénomination bouddhique, ou alors, dans le vocabulaire géopoétique détaché de toute religion : à « l’unification complexe du monde ».

 

Le paysage ontologique est celui des Monts Cairngorms. A deux reprises l’écoulement est au cœur du paysage de l’être : le long de la rivière Druie (‘Druie’ est la version anglaise du gaélique écossais ‘Dhrù’/’Ghrù’ et pourrait signifier ‘le suintement, l’écoulement’), le corps du marcheur, avant d’être de diamant, prend la vie du pin (il en est question dans le recueil Mahamudra) ou du bouleau blanc au tronc cryptique. L’énergie coule en eux comme en lui. L’écoulement est aussi celui du Lairig Ghru ou Dhru (en gaélique — remarquez comme on est proche du gaulois druna), une passe dans les mêmes Monts Cairngorms. Le poème, trace écrite d’un cheminement physique et mental, rend compte d’une circulation des fluides (l’eau, le vent) et de leur condensation (la neige, autrefois la glace, la marche) en un paysage érodé par la calotte glaciaire qui a d’ailleurs sculpté la vallée du Lairig Ghru. Le ‘corps de diamant’ est celui qui s’ouvre à la lumière et au vide : dans le bouddhisme, il est le «corps essentiel», symbolisant l'Être absolu présent dans la nature spirituelle de tout homme (selon le Sanskrit Heritage Dictionary) ; si l’on se détache de cette référence qui peut prêter à confusion dans un contexte occidental, et si on le resitue dans le champ de la géopoétique, il s’agit d’une expérience extrême d’ouverture, une sorte de porosité de tout l’être au réel en toutes ses manifestations, en même temps qu’une concentration dont le poème garde la trace.

 

 

Les derniers poèmes de Terre de diamant sont consacrés aux Pyrénées (au sens large). Prose pour le col de Marie Blanque me semble tout particulièrement réussi. Il montre pour la seconde fois après l’Écosse qu’un certain nombre de lieux sont propices à devenir adamantins pour Kenneth White. Surtout les lieux enrochés où la circulation des énergies se fait avec aisance. Paysages de montagne qui ne sont ni pittoresques – pour reprendre la référence romantique – ni vertigineux. Le col n’est pas sans connotation taoïste, à valeur féminine d’une vallée portée aux nues, et le diamant de connaissance cherché à deux – dont l’un peut-être est Grand Véhicule – est de la religion bien entendue : celle de l’érotisme cosmique, religion à fleur de Pau « du col de Marie-Blanque ».

 

Après ces allers-retours entre Écosse et Pyrénées, revenons à Crest pour finir.

 

Depuis le Pliocène et pendant le Quaternaire — c’est-à-dire durant les cinq derniers millions d’années  — Crest est tout simplement la cluse de la Drôme. Au Pliocène, l’orogénèse des Alpes et des Pyrénées entraîne une augmentation de l’érosion et du piégeage du CO2 dans les sédiments carbonatés. Le climat devient plus froid, mais en raison des mouvements tectoniques, la mer envahit toute la basse vallée du Rhône, jusqu’aux portes de Lyon, et le golfe Pliocène de Crest forme ce qu’on pourrait appeler un aber, voire, compte tenu du climat, un fjord. Les rongeurs tel le castor d’Eurasie y prospèrent. La mer reflue ensuite au Quaternaire. Les glaciers ne descendent pas jusqu’à hauteur de Valence, mais la Drôme draîne les alluvions glaciaires jusque dans sa basse vallée, et de Crest à Allex ils sont faciles à observer.

 

Ainsi, depuis ces deux derniers millions et demi d’années lors desquels le genre humain a émergé, Crest est passé d’embouchure de la Drôme se jetant directement dans la mer, à cluse de la Drôme en quête d’un Rhône qui peut seul lui donner accès à la vaste étendue, l’ouvrir au vide et à l’immensité.

 

Néanmoins, pour nous humains modernes qui nous sommes coupés d’une relation vivante au monde, une cluse comme celle-ci peut constituer une porte ouverte sur le tout du monde. Je citerai pour finir le philosophe présocratique Zénon d’Élée :

 

« si tout ce qui est

est dans un lieu

ce lieu lui-même

doit être dans

un autre lieu

et ainsi indéfiniment »



[1] Kenneth White, Le visage du vent d’est, op. cit., p. 233.

[2] Kenneth White, Terre de diamant, p. 196.

[3] Kenneth White, Au-delà de l’Histoire, Marseille, Le mot et le reste, 2015, p. 112.

[4] Sàndor Ferenczi, Thalassa, Paris, Payot, 2002, p. 113.

[5] Kenneth White, Les Rives du Silence, Paris, Mercure de France, 1997, pp. 283-4 & 289.

[6] Il se trouve à la p. 249.

[7] Kenneth White, Le visage du vent d’est, op. cit., p. 233.

[8] Kenneth White, Terre de diamant, Grasset, 1983, p. 11. Version anglaise traduite en « ouvrer/ouvrir ».

[9] Ibid., p. 252.

[10] Ibid., p. 61.

[11] On sent bien évidemment poindre la géopoétique, en germe dès 1979.

[12] Dictionnaire en ligne : http://sanskrit.inria.fr/DICO/index.html


Imprimer cette page